«Elles reposent doucement au sein du firmament, et la nuit est profondément voilée. Ô grands dieux, approchez, dieux de la nuit, la voie est libre. Levez-vous étoiles : toi l’astre de feu et toi l’astre de la peste, j’aime aussi vous voir. J’aime le sifflement du dragon sauvage et la chèvre et le capricorne poisson et aussi l’étoile à l’arc et le joug du ciel. Et toi grand charriot, je te salue aussi. Orion, assassiné, se couche. Je me demande ce que m’apportera l’avenir. » Cet hymne aux étoiles a été composé il y a très longtemps. Au XVIIIe siècle avant notre ère, quelque part dans ce vaste territoire nommé Mesopotamos par les Grecs (« le Pays entre les deux fleuves ») et qui correspond à peu près à l’Iraq actuel, un homme a pris un stylet biseauté afin d’entrelacer, sur une tablette d’argile, une multitude de signes en forme de clous, caractéristiques de cette écriture dite cunéiforme. S’il se livre à l’exercice savant qu’est, à l’époque, la rédaction d’un texte, c’est pour dire toute l’émotion qu’il ressent devant cette immense voûte céleste d’un bleu profond, constellée d’infimes points de lumière. Certains scintillent énergiquement, comme animés d’une vie que l’on ne peut percevoir que par l’imagination. D’autres demeurent impassibles, comme pour mieux affronter l’éternité. Cet émerveillement devant le ciel étoilé, l’être humain le ressent certainement depuis… la nuit des temps. Depuis que l’homme est homme, qu’il a été doté, au fil des millénaires, d’une conscience lui permettant de faire l’expérience d’émotions aussi variées que contradictoires : « La simple contemplation de la voûte céleste suffit à déclencher une expérience religieuse », écrivait le grand historien des religions Mircea Eliade.
Étoile et écriture cunéiforme
Quelques pierres gravées de signes étoilés : voilà les
modestes documents que nous ont laissés, vers 20 000 avant
notre ère, les homo sapiens, pour attester de cet intérêt. Simple
attrait esthétique ou, déjà, émergence de l’idée selon
laquelle les astres influeraient sur la marche du monde ?
Impossible de le savoir pour les temps les plus reculés. Ce qui est
sûr, c’est que les premiers témoignages d’une
observation attentive du ciel proviennent du Proche-Orient, comme
le montre une tablette retrouvée à Ebla (actuelle Syrie) et datant
des environs de 2 400 avant notre ère. La Mésopotamie
n’est pas seulement le berceau de l’écriture, où elle a
été inventée vers -3300, elle a aussi vu la naissance d’une
astrologie scientifique, à partir du IIIe millénaire avant
notre ère.
Polythéiste, la religion de ces terres baignées par
l’Euphrate et le Tigre a une dominante astrale marquée.
Plusieurs divinités de son panthéon incarnent des astres :
le soleil est le dieu Outou (appelé plus tard Shamash) ; la
lune est le dieu Nanna (nommé ensuite Sîn) ; et la planète
Vénus est la sensuelle déesse de l’amour Inanna (Ishtar). De
manière hautement symbolique, le signe qui, dans l’écriture
cunéiforme, traduit le caractère divin d’un personnage est
précisément une étoile, placée juste avant le nom du dieu en
question (1). Un mythe mésopotamien de la fin du
IIe millénaire, l’Enouma Elish, ou épopée de la
création, raconte que lorsque les divinités créèrent le monde,
Mardouk, le grand dieu de Babylone, installa et organisa les astres
dans le ciel : « Il créa les stations [célestes] pour
les grands dieux, il dessina les étoiles, leurs équivalents
astraux, en constellations, il définit l’année, dressa les
frontières, et pour chacun des douze mois, il installa trois
étoiles. Une fois qu’il eut dessiné le plan pour
l’année, il fixa la station de Neberou [méridien] pour
définir leurs limites […]. Il ouvrit des portes des deux
côtés [du ciel], et les renforça d’un verrou à gauche et à
droite. » En dernier lieu, un être intelligent fut
créé : l’homme, tout entier dévolu au service des
dieux. Et pour que l’anarchie ne règne pas parmi les
serviteurs divins, la royauté descendit du ciel pour être confiée à
l’humanité.
Le rôle des astrologues à la cour
Ainsi, le monde terrestre fonctionne comme un écho inversé de la
sphère céleste. De la même manière que les dieux résident au ciel,
les hommes résident sur Terre. De la même manière que les dieux ont
un chef à leur tête - lequel n’a pas toujours été le
même pendant la longue Antiquité de l’Orient -, les
humains sont dirigés par un souverain. Naturellement, puisque les
dieux ont créé l’homme, ils connaissent son avenir ;
mieux : ce sont eux qui en décident. N’y aurait-il
pas, dès lors, un moyen de connaître ce que les divinités
projettent, du haut de leur suprême félicité ?
C’est pour percer ce mystère que quelques savants lettrés se
sont mis à scruter infatigablement les étoiles, à l’affût de
la moindre configuration susceptible de leur délivrer un message.
Les cieux sont comme un livre ouvert de la pensée des dieux qui,
dans leur mansuétude, informent leurs serviteurs terrestres des
sentences qu’ils ont prises pour eux, en leur donnant au
passage la possibilité d’agir pour contourner les obstacles.
Aussi, toute configuration anormale des constellations est perçue
comme un « code » destiné à attirer leur attention. Il
faut apprendre à décrypter ce langage des astres ; pour ce
faire, les savants ont consigné sans relâche, au fil des siècles,
les événements terrestres consécutifs à tel ou tel schéma astral
inhabituel. Et d’en déduire que, si une même configuration se
reproduit, l’événement aura à nouveau lieu : « Si
la lune et le soleil sont en opposition : le roi du pays
étendra son intelligence, les fondations du trône du roi seront
stables » ; « Si au mois d’Elul, il se
produit une éclipse : il y aura une famine et l’armée
en nombre sera massacrée. »
Ces listes de présages occupent une place plus que conséquente dans
les bibliothèques royales mésopotamiennes : sur les quelque
3 000 documents épistolaires de celle
d’Assourbanipal (668-629 avant notre ère) parvenus
jusqu’à nous, plus de 700 sont des rapports astrologiques. Le
plus célèbre d’entre eux, l’Enouma Anou Enlil (Lorsque
[les dieux] Anou et Enlil (2)), est un énorme corpus de
70 tablettes datant de la seconde moitié du
IIe millénaire avant notre ère : il ne contient pas
moins de 7 000 oracles ! De fait, les
astrologues jouent un rôle essentiel à la cour du roi ; hors
d’eux, point de salut. En l’informant de ce qui se
trame au firmament, ils assurent sa royale sécurité et celle de
l’empire contre les agressions. Cette mission, du reste, ne
concerne pas les seuls astrologues, mais l’ensemble des
devins qui s’affairent au palais, et dont les prédictions
reposent sur des disciplines variées : hépatoscopie, qui
consiste à décrypter les signes présents sur le foie d’un
agneau sacrifié rituellement, discipline très en faveur à cette
époque ; extispicine, ou lecture des entrailles d’un
animal ; physiognomonie, une technique divinatoire fondée
sur l’apparence physique d’une personne… Tous
les moyens sont bons pour pénétrer le dessein des dieux. Aux
risques et périls de ceux qui se livrent à cette tâche délicate car
une obligation de résultat s’impose à eux. La disgrâce les
guette car de leurs prédictions, dépend la vie quotidienne du
souverain. Toute configuration néfaste est susceptible
d’interrompre ses activités, pouvant même entraîner son
remplacement provisoire par un « roi substitut », dans
l’attente d’un schéma plus rassurant.
L’astrologie est un instrument de décision politique.
La création de la sphère zodiacale
Fatalistes, les anciens Mésopotamiens ? Pas si sûr. Ils
ne croient pas, à proprement parler, que les astres jouent un rôle
déterminant sur la vie des hommes. L’astrologie ne prédit pas
l’avenir, mais se borne à interpréter les signes et les
avertissements divins. L’idée d’un destin inéluctable
est étrangère aux Babyloniens : en cas de mauvais présage,
le danger peut toujours être écarté par des sacrifices ou des rites
appropriés. Qui plus est, le langage des astres, contrairement à
l’image galvaudée que l’on s’en fait
aujourd’hui, est beaucoup plus qu’une superstition.
Pour mettre au point leurs adages, les astrologues se fondent sur
une véritable science astronomique. Du haut de leurs observatoires
disséminés dans tout l’empire (à Babylone même, mais aussi
Borsippa, Nippour, Ourouk et Our notamment), les observateurs
mettent leurs connaissances en mathématique, arithmétique et
géométrie au service de l’astrologie, et sont par exemple
capables de calculer sans faute le moment d’une éclipse de
lune ou de soleil.
Astrologie et astronomie ne font alors qu’un. Dès la seconde
moitié du Ier millénaire avant notre ère, les Babyloniens ont
réussi à élaborer un calendrier annuel, indiquant le compte des
jours, la date des levers et des couchers de lune et de soleil, les
différentes phases de la lune au cours du mois, ainsi que tout
autre phénomène astronomique à caractère exceptionnel. Y sont
également signalés les solstices et les équinoxes, et enfin les
dates d’apparition et de disparition de certains astres
importants comme Sirius. L’almanach mésopotamien, on le voit,
n’a rien à envier à notre célèbre calendrier des
Postes ! C’est d’ailleurs des Babyloniens que
nous avons hérité de la semaine de sept jours - chacun
d’entre eux étant nommé d’après l’un des astres
mobiles qu’ils connaissaient : le soleil, la lune et
les cinq planètes qui en sont les plus proches. Autre innovation
importante : la création des éphémérides, lesquels
permettent de calculer les positions quotidiennes des planètes et
leurs aspects réciproques (conjonctions et oppositions).
Mais surtout, grâce aux progrès considérables accomplis dans la
connaissance des cieux, les Babyloniens mettent au point la sphère
zodiacale. Tous les ans, le soleil décrit dans le ciel une
trajectoire dite « écliptique ». Les astrologues
constatent que les autres planètes évoluent dans une zone céleste
située de part et d’autre de l’écliptique : ils
nomment cet espace « zodiaque » (« cercle des
animaux »). Puisque le soleil met un an à parcourir le
zodiaque, ils divisent ce dernier en douze parties, chacune étant
représentée par un animal ou un être - réel ou mythique -
censé symboliser les fluctuations des saisons : ainsi, le
Taureau incarne la nature procréatrice, et le Scorpion la descente
aux enfers. C’est en 419 avant notre ère que les douze signes
zodiacaux sont décrits pour la première fois dans un texte. Les
Grecs en hériteront directement, à l’exception du signe du
Journalier (travailleur agricole) qu’ils remplaceront par le
Bélier. à ces signes, les Babyloniens associent un dieu, une partie
du corps, une plante, un nombre, qui tous s’entremêlent en un
vaste écheveau de correspondances cosmiques réputées marquer de
leur empreinte la vie des hommes.
Une démocratisation progressive
Et si l’astrologie était jusque-là réservée aux rois et
aux puissants, elle connaît, dans la seconde moitié du
Ier millénaire avant notre ère, une nette démocratisation.
Tout un chacun désire connaître dans quelle mesure le zodiaque
influence son caractère et son destin. Les premiers horoscopes
individuels sont réalisés vers 410 avant notre ère, étudiant la
position des astres au moment de la naissance ou de la conception,
déterminée selon de périlleux calculs. « Si un enfant est né
dans le Taureau, cet homme sera isolé mais ses fils et filles
verront le retour de la prospérité […]. Le domaine du Lion
signifie qu’il vieillira, qu’il sera riche ou que son
ennemi personnel sera vaincu […]. Celui de la Balance que la
vie lui sera favorable et qu’il mourra à l’âge de
40 ans […]. » De là à dire que les Babyloniens
tirent des plans sur la comète, il n’y a qu’un pas. De
discipline érudite, l’astrologie prend une dimension plus
ésotérique qui va considérablement nuire à son image. Et à
l’image de ceux qui la pratiquent. C’est ainsi que dans
le langage courant, le terme de Chaldéen - qui désigne une
tribu du sud de la Babylonie - devient progressivement
synonyme de devin sans scrupule, de charlatan. La gloire teintée de
mystère qui auréolait la science des astres va s’éclipser,
laissant place à la défiance jetée par le prophète Isaïe (3)
dans sa diatribe contre l’orgueilleuse Babylone :
« Tu t’es épuisée à force de consultations, qu’ils
se présentent donc et te sauvent, ceux qui détaillent le ciel, qui
observent les étoiles, qui annoncent chaque mois ce qui va fondre
sur toi. Voici qu’ils seront fétus de paille, le feu les
brûlera, ils ne sauveront pas leur vie de l’étreinte de la
flamme […]. Ainsi auront été pour toi tes devins, pour
lesquels tu t’es fatiguée depuis ta jeunesse : ils ont
erré, chacun devant soi, et pas un ne t’a sauvée. »
Pourtant, les Grecs ne vont pas tarder à exploiter les
connaissances des Mésopotamiens en la matière, et en faire
l’un des fondements de l’astrologie occidentale.
(1) Ce signe est le déterminatif dingir
(« dieu »).
(2) Anou est le dieu du ciel ; Enlil celui du vent et
de la terre.
(3) Isaïe (47, 13-15).
Pour aller plus loin
■ Wilhelm Knappich, Histoire de l’astrologie
(Oxus, 2008).
■ Georges Contenau, La Divination chez les Assyriens et
les Babyloniens (Payot, 1940).
■ Frédéric Lenoir, L’Astrologie :
croyances, symboles, pratiques des origines à nos jours, in
Encyclopédie des religions, tome II (Bayard, 2000).
■ L’Astrologie en Mésopotamie, Dossiers
d’archéologie n° 191 (Faton, 1994).




















